A propos de "Stratégie de la déception"

Interview de Paul Virilio par Philippe Trétiack pour ELLE Magazine, Juillet 2000


Maitre verrier dans sa jeunesse, rompu à la grande lenteur de l'artisanat du vitrail Paul Virilio est devenu le spécialiste de la vitesse. Les technologies les plus époustouflantes, le numérique, I'informatique, le direct-live sont ses nourritures quotidiennes. Pourtant, son attirance pour le high-tech est paradoxale, car, de livre en livre, ce solitaire aussi célèbre dans les universités américaines que chez les industriels de Tokyo ne cesse de dénoncer la dérive du progrès, au point d'avoir été surnommé « la sentinelle cybernétique ». Dans son dernier livre, << Stratégie de la déception », il s'élève une fois de plus contre la télésurveillance généralisée, la violence faite à la démocratie par les techniques de l'information chaque jour plus sophistiquées; il abomine l'échec des villes du XXe siècle, brandit enfin la menace d'un nouvel eugénisme porté par les recherches en génétique. Bref, Paul Virilio est sur tous les fronts. Revue de détail des enthousiasmes et des craintes d'un penseur atypique.

ELLE . Toutes les fins de siècle ont leurs penseurs « fin de siècle », pessimistes, catastrophistes, millénaristes. Etes-vous l'un d'eux ?

Paul Virilio. Nullement. Mon catastrophisme n'est pas une façon de rejouer les grandes peurs de l'an 1000, dont on sait maintenant qu'elles furent une invention des historiens. Ce que je dis, c'est qu'il n'y a pas de progrès sans que progressent aussi l'accident et la catastrophe.

ELLE . Quel type d'accident nous guette, selon vous?

P.V. Le XXe siècle a inauguré les accidents locaux: le " Titanic " coulait à un endroit, Tchernobyl explosait à un autre. Or la cybernétique (la science des communications) innove avec l'accident intégral, systématique, global, c'est-à-dire un accident qui, par réactions en chaîne, en provoque d'autres. Rappelons-nous que, en 1997-1998, le monde a connu une période de crises économiques, de krachs tournants, en Asie et en Amérique latine, qui ont failli couler le système. Le bogue de l'an 2000, qui, contrairement à ce qu'on a voulu nous faire croire, a eu lieu, et a coûté au monde autant que la guerre du Vietnam aux Etats-Unis, 400 milliards de dollars (la guerre du Golfe n'a coûté " que " 50 milliards de dollars !), nous a mis devant l'attente de l'accident intégral. Le XXe siècle avait attendu deux choses, la révolution et la guerre. Le XXIe siècle commence dans l'attente de l'accident intégral. Quand j'en ai parlé il y a cinq ans, tout le monde en rigolait. Avec le bogue, on a bien vu que cette crainte était entrée dans les esprits. Et là, il ne s'agissait que d'une erreur de programmation, dont on connaissait la date et l'heure des effets possibles. Il n'empêche, le monde entier a piaffé d'impatience en attendant le bogue.

ELLE . Vous dénoncez la bombe génétique. De quoi s'agit-il ?

P.V. L'abbé Pierre, que je connais bien, a voulu rencontrer Einstein peu de temps avant sa mort. Ce jour-là, Einstein lui a dit: "Il y a trois bombes. La première vient d'exploser, c'est la bombe atomique. Elle change tout. Désormais, le monde est mortel. Plus seulement l'homme, mais le monde (c'est ce qui entraînera le développement de l'écologie et des mouvements d'opposition au nucléaire). La deuxième, c'est la bombe information (il ne dit pas informatique, parce que le mot n'existe pas encore). Enfin, la troisième, c'est la bombe démographique." C'est une déclaration d'une importamce capitale. La première bombe, la bombe atomique, n'a pu voir le jour que grâce à l'invention des premiers calculateurs. C'est la puissance de calcul qui a permis aux Etats-Unis de la mettre au poimt, et donc de conclure la guerre du Pacifique. Durant quarante ans, le monde a vécu dans l'équilibre de la terreur. Pendant cette période, la deuxième bombe, la bombe informatique, a permis l'accroissement de connaissances de plus en plus sophistiquées. Puisque la dissuasion supprimait la guerre, il ne restait plus qu'à s'espionner, se contrôler. On a donc installé des satellites, et Internet est né de cette entreprise. Maintenant, cette deuxième bombe explose avec Internet. C'est elle qui risque de nous conduire à l'accident généralisé dont on a dejà parlé.

ELLE . Et donc à la troisième bombe, la bombe génétique ?

P.V. C'est la plus intéressamte, celle qu'Einstein appelait la bombe démographique. Durant les années d'après guerre, le monde a connu le baby-boom. On estimait la population de la terre à 8 milliards d'habitants en l'an 2000 (on en est à 6 milliards). La performance sans cesse accrue des moyens de calcul informatique a permis d'entrevoir une solution: les recherches en génétique. En fait, il s'est produit ce qu'Einstein annoncait, mais avec comme correctif que la menace actuelle n'est pas la surpopulation, mais la disparition du genre humain en tant que tel. On voit maintenant derrière le clonage, les hybrides, les centaures, le Minotaure, tous ces mythes qui risquent de devenir réalité, derrière l'industrialisation du vivant et, surtout, le décodoge de la carte du génome humain, se réveiller l'idée d'une espèce meilleure, plus résistante, plus intelligente; une humanité - si l'on peut dire - d'êtres à l'image des légumes transgéniques qui résistent mieux à la pollution. En fait, la bombe génétique est une possibilité de répondre à la bombe démographique, à la surpopulation du genre humain. Puisque l'extension du genre humain est une menace, mieux vaut jouer la qualité plutôt que la quantité. Avec l'eugénisme, c'est autre chose. C'est bien pire! A partir d'un présupposé simple sur lequel on pourrait tous être d'accord - le genre humain, finalement, c'est pas terrible, on va essayer de créer un genre meilleur, un surhumain, un transhumain, un posthumain.

ELLE . Dons votre livre, vous dites que cette bombe génétique est la revanche de Hitler.

P.V. Oui. Autant le communisme a disparu parce qu'il avait une dimension judéo-chrétienne, autant le fascisme n'est pas mort. Mengele est un personnage clef du siècle à venir, et le retour actuel de Nietzsche, après les faillites annoncées de Marx et Freud, est suspect. La volonté de puissance, etc. On connaît la chanson. La situation est très grave. Je ne dis pas cela pour faire peur, mais pour faire comprendre que la bombe informatique, c'est bien autre chose que le délire d'lnternet, la démocratie globale, etc. La puissance de calcul est, aujourd'hui, considérable. On peut non seulement remplacer les explosions nucléaires de Mururoa par des expériences virtuelles sur simulateurs, mais encore décoder la carte du génome humain!

ELLE . Etes-vous un résistant?

P.V. Non, car il n'y a pas d'occupation, mais je suis un intellectuel de défense. J'ai vécu la grande propagande; j'ai vu L'Affiche rouge, placardée sur les murs de Nantes, les bombardements stratégiques, le retour des déportés dans les gares; j'ai subi la propagande allemande. Ma génération a connu la manipulation Je suis un enfant de la guerre. La guerre a été mon père et ma mère. Je me suis retrouvé à Nantes, capitale de la Résistance, sous couvre feu à 4 heures de l'après-midi. J'ai vu le ciel envahi de bombardiers. Pour moi, le ciel c'était pour les oiseaux !

ELLE . De ce monde global, vous dénoncez aussi la télésurveillance généralisée.

P.V. Nous avons connu au XXe siècle les maîtres à penser, ceux que j'appelle les professeurs de foules. Ceux qui haranguaient les masses à la radio, puis à la télévision. A l'époque, il fallait des haut-parleurs, des hommes capables de parler aux masses, Goebbels et beaucoup d'autres. Jusqu'à Sartre sur son tonneau. Ce rôle-là est dépassé, car la parole est balayée par l'image. Le monde n'est plus phonique, mais optique; non plus audiovisuel, mais purement visuel. On dit qu'une image vaut mieux qu'un long discours; aujourd'hui l'image globale vaut mieux que tous les discours. On l'a vu avec Diana. Elle est passée du stade de l'idole à celui de l'icône. Son discours était inexistant, mais sa présence iconique, exceptionnelle. L'opinion publique est remplacée par la perception publique. Le « live » de l'image à la télé est plus important que tout ce que l'on peut raconter. L'image a un effet de sidération que n'a pas le langage. L'image sidère, elle saisit. Le langage, lui, doit être décodé. C'est tout simplement la victoire de la vitesse de la lumière sur la vitesse du son. La plus rapide a gagné!

ELLE . Quand on dit que l'e-mail réintroduit l'écriture dans Ies relations humaines, vous y croyez ?

P.V. On se fout du monde! Comme le fax, c'est juste excellent pour les notes de service.

ELLE. Imaginezvous un monde sans intellectuels ?

P.V. Non, mais un monde plein de bourreaux, oui. Napoléon disait: "Commander, c'est parler aux yeux." Intimer un ordre, c'est intimider un regard. On foudroie du regard. La télé a une puissance tyrannique.