LE DIPLOME

Juin 1995 - ECOLE SPECIALE D'ARCHITECTURE - 254, BD RASPAIL 75014 PARIS


 

3. Etat des lieux: la ville aujourd'hui

 

On ne peut pas aborder un problème comme celui de la ville, aussi complexe et intimement lié à la nature humaine sans au préalable faire un point sur cette dernière.

3.1 L'homme et la ville

C'est dans l'histoire de l'homme que l'on doit chercher l'explication des relations entre l'homme et la ville. Dans un premier temps les hommes se sont regroupés afin de mieux combattre d'éventuels ennemis, ceux étant d'abord les animaux plus forts que lui et ensuite les autres hommes, il s'est aperçu aussi qu'en unissant les efforts de plusieurs homme on pouvait se protéger de la nature capricieuse des éléments. En comprenant cela l'homme a inventé la ville.

"L'homme seul est un animal impuissant. C'est un Etre de besoins multiples à saturer par des organisations interhumaines qui, seules, par les vertus de leur rassemblement, constituent une puissance susceptible de pourvoir au désir défini comme manque. La première philosophie de la ville naît ainsi d'une théorie du désir et des structures aptes à le combler par la puissance qui surgit du rassemblement."
(Pierre ANSAY, Penser la ville)

"Lorsque les premiers hommes ont construit des habitations, ils cherchaient par cette première construction à créer un environnement plus favorable à leur existence, à "construire" un climat artificiel;..."
(Aldo ROSSI, L'architecture de la ville)

 

3.2 Comment définir la ville

Le premier réflexe qui vient à l'esprit est de se référer aux définitions des dictionnaires, elles permettent dans un premier temps de se mettre d'accord sur le sens commun des termes:

  • cité n.f. (lat. civitas): Dans l'Antiquité et au Moyen-Age, unité politique constituée par une ville et ses environs.
  • ville n.f. (lat. villa, maison de campagne): agglomération relativement importante et dont les habitants ont des activités diversifiées, notamment dans le domaine tertiaire.
    Encycl: La ville constitue un complexe économique, démographique, sociologique formé par la concentration d'hommes exerçant des activités non agricoles. Les vieilles villes d'Europe juxtaposent généralement un centre aux rues étroites, où sont conservés les principaux monuments, témoins du passé, et des quartiers périphériques correspondant aux différentes étapes du développement de la ville, généralement mieux adaptés à la vie moderne (la disposition de la ville peut être désordonnée ou apparaître selon un plan "radioconcentrique": disposition en auréoles, à partir d'un centre initial).
    Le propre de la ville est de juxtaposer plusieurs fonctions (commerciale, industrielle, portuaire, administrative, culturelle, religieuse, etc.).
  • ville nouvelle: ville créée à proximité d'une agglomération urbaine importante et où est prévu le développement simultané des fonctions économiques et de résidence.
  • ville-champignon: ville dont la population s'accroît très rapidement.
  • ville-dortoir: synonyme de cité-dortoir, agglomération suburbaine essentiellement destinée au logement.
  • cité-jardin: ville ou zone résidentielle largement pourvue d'espaces verts.
  • mégapole: très grande agglomération urbaine ou ensemble de grandes villes voisines. Il est tout de même nécessaire d'apporter quelques précisions à ces définitions.

Dans leur ouvrage "Penser la ville", Pierre ANSAY et René SCHOONBRODT donnent au travers d'une sélection de textes philosophiques plusieurs définitions de la ville:

"La ville est l'oeuvre de l'homme, monde d'objets fabriqués selon des procédures, déterminés par la matérialité et régis par des intentionnalités précises."

"La ville est une opération de négation de la nature, du donné physique, comme un "forçage"."

"La ville est le rassemblement de volontés en un point précis."

Du point de vue scientifique:

La ville est une superposition de réseaux.

Une ville sans réseaux n'existe pas en tant que ville mais en tant que juxtaposition. On trouve ce tissu d'objets juxtaposés en banlieue, c'est ce qui rend leur harmonisation si difficile.

Ces réseaux interfèrent entre eux horizontalement et verticalement, à l'image d'un assemblage matricielle ou encore d'un microprocesseur.

Général

La ville s'établit dans un lieu immobile aux frontières bien délimitées, et permettant ainsi de nouer des liens stables avec son entourage.

La ville prise dans sa globalité est une sorte de macro-organisme où les individus sont les micro-organismes indispensables au bon fonctionnement de l'ensemble et un état de crise se déclare lorsque certains de ces micro-organismes indissociables de l'ensemble n'ont plus aucun rôle à jouer.

La ville est le lieu des libertés et des échanges, c'est le seul environnement où chacun peut avoir son autonomie.

La ville est aussi le lieu des pouvoirs qui dépassent la simple volonté de chacun (dans un système tribal où la population fait partie de la même "famille", on ne peut parler de ville mais plutôt de communauté), c'est dans la ville que s'est créée la politique (du grec polis: la ville)

3.3 Comment fonctionne la ville?

La ville est un assemblage de systèmes artificiels d'une infinie complexité, résultat de l'action simultanée de théories, du hasard et des volontés collectives ou individuelles. Chaque ville possède sa spécificité et à ce jour, aucun modèle urbain cohérent, aussi minimal soit-il ne peut prétendre à une généralisation exploitable. La ville est également à la fois instable et intemporelle rendant encore plus difficile l'étude du processus de développement.

"Qu'ont fait les villes depuis quelques milliers d'années qu'elles existent? Elles ont fourni à la société un centre physique - un lieu où il se passe tellement de choses à la fois que chaque activité est stimulée par toutes les autres. C'est le rassemblement de tout et de tous à l'intérieur d'un espace exigü qui permet à cette stimulation transversale de se poursuivre. Les grandes tendances trouvent leur origine dans les villes."
(Peter Cook)

 

3.4 Un modèle de ville idéale existe-t-il?

Les modèles du passé

L'Antiquité: la cité

Les populations se regroupent sous la protection du pouvoir local. A part l'implantation des monuments en fonction des impératifs d'origine divine et les contraintes d'ordre militaire, il n'y a aucune réflexion à propos de l'urbanisme. La situationest tellement chaotique, que les plus puissants se font construire des villas à l'écart des villes. Les architectes peuvent alors ébaucher les visions d'un cadre de vie ordonné (la villa Hadriana près de Rome).

Le modèle Moyen-Age:

Il n'y avait alors pas de véritable politique d'urbanisme, la ville était organisée selon les contraintes du moment, chacun s'installant et se développement en fonction de ses besoins. Le plus souvent autour d'une place forte, ou derrière les murailles protégeant la ville. La place étant délimitées par l'enceinte, les villes s'élèvent, superposant les couches.

Le XIX°siècle:

On voit se développer à cette époque l'architecture sociale, introduisant de ce fait un urbanisme socialisant, préoccupé par le bien-être des gens et non plus seulement par des contingences militaires ou purement fonctionnelles. C'est le début du discours social sur la ville. La ville s'équipe de services, d'équipements collectifs.

La ville est en pleine mutation, la dimension même de la ville change conduisant à des contrastes pittoresques: nouveaux et anciens gabarits se côtoient. La ville n'est finalement jamais finie, elle est en perpétuelle évolution. Mais cette évolution ne se fait pas d'une manière homogène. On intervient ici et là avec de nouvelles règles:

"La ville réelle est par elle-même un collage de plusieurs couches successives: elle réalise sa propre archéologie, se monumentalise en se construisant, se dote de sa mémoire."
(Colin ROWE, Collage City)

Le modèle corbuséen:

"L'homme marche droit parce qu'il a un but; il sait où il va, il a décidé d'aller quelque part et il y marche droit."
(Le Corbusier, Urbanisme)

"L'angle droit est l'outil nécessaire et suffisant pour agir puisqu'il sert à fixer l'espace avec une rigueur parfaite"
(Le Corbusier, Urbanisme)

Le modèle du Bauhaus:

"L'unification des composantes architecturales devrait contribuer à donner à nos villes cette homogénéité salutaire qui est la marque propre d'une culture urbaine supérieure. Une prudente limitation à quelques types standard d'édifices augmente leurs qualités et diminue leur prix de revient, élevant par là même le niveau social de la population dans son ensemble. La répétition d'éléments standardisés et l'utilisation de matériaux identiques dans les différents édifices se traduira, dans nos villes, par une unité et une sobriété comparables à celles que l'uniformité du vêtement a introduite dans la vie sociale."
(Walter GROPIUS, The New Architecture and the Bauhaus, Londres, 1935)

C'est l'apogée des grandes théories urbaines centrées sur l'homme définit par un modèle archétypal: "le bon sauvage". Ces modèles élaborés durant l'entre-deux guerres n'ont jamais pu être réalisés avant la Seconde Guerre Mondiale, faute de champs d'expérimentation suffisamment dégagés. Mais au lendemain de la guerre, les destructions massives dans certaines villes permettent de créer de véritables laboratoires d'urbanisme moderne. La ligne droite, les plans orthogonaux, les axes de la ville définis comme axes de circulation, la négation du tissu urbain médiéval dicté par "le chemin des ânes", la séparation des fonctions constituent les idées maîtresses des projets. De nombreuses banlieues et villes nouvelles ont été bâties en France sur ces principes L'explication de l'échec de la théorie moderne du point de vue psychologique des habitants est peut-être contenue dans cette constatation:

"Les villes quadrangulaires, réticulaires (Los Angeles par exemple) produisent, dit-on, un malaise profond; elles blessent en nous un sentiment cénesthésique de la ville, qui exige que tout espace urbain ait un centre où aller, d'où revenir, un lieu complet dont rêver et par rapport à quoi se diriger ou se retirer, en un mot s'inventer."
(Roland BARTHES, L'empire des signes)

Les années 60-70: ARCHIGRAM

Mobile National Capital City. Ron Herron, 1964 Cities moving. Ron Herron, 1964 Mobile City Project. Ron Herron, 1964
Instant City, configuration typique. Ron Herron, 1969 Quartiers parall&egraveles, Berlin. Archizoom, 1969

La ville instantanée, elle change selon l'humeur des habitants, se déplaçant même en fonction des besoins. C'est la "ville-mode" basée sur la société de consommation, sur les besoins instantanés de l'homme. La technique se met au service du bien-être de chacun. Les progrès scientifiques et technologiques permettent les rêves les plus fous, on met les pieds sur la Lune.

On découvre des champs d'exploration jusqu'alors inconnus: l'architecture scientifique de Yona FRIEDMAN où toutes les possibilités mathématiques sont retenues. Les utilisateurs décident, les architectes n'ont plus de choix à faire, ils mettentt seulement leur savoir-faire à la disposition des clients dans des catalogues recensant tous les arrangements possibles. Lucien KROLL conçoit en fonction des désirs de chacun, les architectes se doivent d'intégrer les besoins de chacun des futurs habitants. Selon Nicolas SCHÖFFER, la ville devrait être entièrement régulée par la cybernétique.

Les années 80: Aldo ROSSI

Les prémices de la crise économique commencent à se manifester, la commande baisse et les architectes reviennent à des préoccupations plus matérielles.

La ville est alors architecture et se doit d'être pensée en tant que telle. Elle est esthétique et fonctionnelle. Seule l'architecture peut lier harmonieusement ces deux caractéristiques. Mais lorsque ceux qui commandent l'architecture ne sont pas ceux qui l'habitent, il apparaît un décalage dont souffre aujourd'hui la ville.

La fin du XX°siècle:

Courbevoie en 1993, en 1972 et en 1905
L'image du temps dans le paysage urbain en banlieue (A. Blondel, L. Sully-Jaulmes)


La pensée sur la ville se dématérialise. Le décalage entre la pensée architecturale et les réalisations ne cesse de s'accentuer. Les concours d'idées fleurissent de partout alors que la commande diminue. La déconstruction, le vide et la réalité virtuelle sont les nouveaux concepts prometteurs.

Mais où est la ville dans tout cela? Elle semble être reléguée au rang du patrimoine archéologique pour les plus avant-gardistes, alors que ses habitants y vivent encore. Dans une société, où les images prennent de plus en plus d'importance, elle devient le support médiatique suprême. Les villes sont les écrans terminaux des futures autoroutes de l'information.

"... même dans une époque comme la nôtre, où tout un système de modèles d'interprétation de la réalité devient inutilisable, où les hiérarchies traditionnelles de valeurs s'effritent, où la réalité elle-même semble disparaître à force de se dématérialiser dans un flux d'informations à la fois ininterrompu et changeant, on en continue pas moins à vivre."
(Enzo Manzini, Artefacts - Vers une nouvelle écologie de l'environnement artificiel, 1992)